Comeiras

Satisfaction et jouissance ne s’obtiennent pas.

Mais se montrent quand on ne s’y attend pas.

Je cherche un état propice à leur accueil

Cherche mais ne trouve jamais car si rien ne peut m’empêcher de courir après.

Rien ne valide les manières choisies pour tenter de les approcher.

Ascétisme, épicurisme, diètes, drogues, sens, absurde, travail, oisiveté…

Je m’épuise à cette recherche et ne peux rien empêcher.

Et, de trop rares fois, fondent satisfaction et jouissance…

Le monde enfin justifié.

Ne vient se montrer

Que pour se dérober.

Une fois dérobé je le cherche, le pense, l’examine et épuise les possibilités d’y trouver du sens, de pouvoir y vivre.

… Mais même dans le pire désert, la vie grouille, il faut réinventer la manière pour la rencontrer.

N’apercevant rien, aucune indication, j’ai commencé au hasard, pris le risque de brûler au soleil pour ne pas moisir dans l’oasis-prison.

Une sorte de direction plurielle qui n’a plus rien a voir avec les manières classiques de suivre une piste.

La différence est que les risques sont plus importants, la mort par non-sens arrive vite, les mirages surgissent et finissent par devenir des pièges mortels.

La précaution que j’ai prise est de vérifier, toujours, que la direction prise suive une dimension pratique. Que l’effort mis dans ce trajet erratique puisse apporter à une vie nue. Que les acquis du temps passé sur ce modus vivendi intéresse le paysan.

Pour moi un faiseur de pays désire deux choses; survivre, et puis, s’émerveiller.

Ça serait comme, peut-être, devenir plus sensible et plus résilient en même temps, un truc ardu, qui tiraille, et oblige à une grande attention.

La forge me fait jouer dans ces domaines. Manier cette matière oblige à l’écouter. Lorsque le fer est juste a la bonne température et que je suis certain du prochain geste à faire le corps à corps devient tangible; lorsque la symbiose est manifeste entre l’enclume, prête à assumer la charge, le métal suffisamment stimulé pour être malléable, et le muscle, décidé et sur de lui-même.

La main devient alors le lien inévitable entre la matière et ce qui fait de moi un humain.

C’est pour ça que j’essaie de forger une image de main aujourd’hui à Comeiras. Ce plateau Lozérien au-dessus duquel les vautours planent me fascine, ça faisait un an que je m’imaginais entretenir le feu au dessus de la falaise.

Quelque chose se tisse dans cette pratique, le désert devient vivant depuis que je frappe, j’ai lu que « nombre de conceptions religieuses dans l’Antiquité sont nées sur la base d’une activité physique et de sa perception sensorielle, et non pas de la pure spéculation »

Et je suis sur cette piste.

Sur cette main j’aurais du aplatir la paume en premier, cela m’aurais évité de fragiliser les doigts en l’évasant mais je ne me rendais pas compte de la disproportion qu’allait entrainer le tranchage des doigts.

J’aurais aussi du casser les angles en premier, plus chauffer, mieux marquer les phalanges, couper des doigts plus courts puisqu’ils s’allongent énormément…

Une forme compliquée la main, la lutte est intense à souhait. Sublimée par la beauté du plateau et les venues aléatoires des vautours.

Je suis à la recherche d’une écriture dans ce monde saturé d’informations étouffantes et j’ai choisi la matière, cette matière demandant du temps et de l’attention, les deux choses dont on cherche à nous priver par tout un tas de conneries séduisantes.

Car je suis persuadé que, si jouissance et satisfaction ne s’obtiennent pas, le temps et l’attention sont garants de leur venue et de leur intensité. Alors, en formant cette matière, je me forme moi aussi.

Finalement, cette main n’est pas réussie, mon écriture dans ce cristal n’est pas au point, je peux mesurer le chemin à parcourir sur cette piste déblayée dans le désert moderne.

Il y a là quelque chose de riche et de long, assez long pour une vie, quelque chose qu’on ne me ravira pas.

A la réflexion, toutes ces disciplines qui exigent le un pour un me paraissent valables pour survivre. Le un pour un c’est la non multiplication de la puissance par les moteurs. Multiplication qui exige une longue préparation pour finalement activer l’outil qui réalise la chose. A ta place. Si tu veux découvrir ce qu’est le devenir-symbiotique avec le monde, je te conseille les disciplines qui exigent un geste humain à chaque étape. Ces disciplines qui demandent beaucoup de temps mais autorisent l’erreur. S’il faut 1000 coups de marteaux pour faire une main, un coup sur le mauvais coté n’est pas dramatique. Ce qui se construit petit à petit autorise, à chaque instant de la construction, un infléchissement. La maitrise est laissé au maitre d’œuvre, ce qu’elle exige de lui s’appelle investissement.

A chaque forme nouvelle cette discipline exige un dépassement. Aujourd’hui sur le plateau, avec très peu d’outils, je n’ai pas beaucoup de possibilités pour m’en sortir. Plus ça avance, plus je vois  les endroits ou je ne suis pas parti de la meilleure manière. Le pouce est trop fin, sa base, je l’ai trop écrasée. Si je regarde sur ma main il y a un muscle là, c’est épais. Il me reste encore des heures à frapper mais je sais déjà qu’il y aura un problème. A ce moment là commence une progression dans le corps à corps. Parce que je ne lâcherai pas je dois accepter de continuer encore des heures malgré la certitude d’un raté sur la forme. Cultiver l’espoir que cela sera rattrapé par l’ensemble. Ne pas abandonner devant la fourberie de la matière, devant la certitude du gâchis de charbon et d’acier, sous la fatigue.

Parce que c’est grâce à ça que je me sens exister,  présent dans le monde à mesure que je fais corps avec la matière. Le cristal est difficile, moi aussi ; sa résistance et ce qu’il permet, comment il le permet, dévoile une partie de moi-même surprenante et capitale ; ce qui fais de moi un humain.

Samuel BOUTEILLE – Menestral